Quand on apprend à disserter, on prend vite l’habitude de chercher le philosophe à citer : Kant pour le devoir, Sartre pour la liberté, Épicure pour le bonheur. Ces références sont indispensables. Mais elles ne constituent pas toute la matière dont la philosophie peut se nourrir.
Un mythe, un récit biblique ou un roman peuvent eux aussi faire apparaître une difficulté, une contradiction ou une expérience qui mérite d’être pensée. La différence est essentielle : ils ne deviennent pas pour autant des textes philosophiques.
Philosophie et extra-philosophie ne se confondent pas. La première construit des concepts et des arguments ; la seconde peut fournir des récits, des situations ou des représentations que la réflexion philosophique va ensuite interroger.
Philosophie et extra-philosophie : deux rôles différents
Le mot extra-philosophique désigne ici ce qui vient d’un autre registre que la philosophie : un récit mythologique, un texte religieux, un roman… Ces matériaux peuvent être très féconds, mais ils n’ont pas le même statut qu’un argument de Descartes, de Kant ou de Nietzsche.
Elle construit le raisonnement
Conceptualiser, distinguer, argumenter, problématiser : la philosophie formule explicitement des thèses et examine leurs raisons.
Ex. : Hobbes construit une théorie de l’état de nature et de l’État.Elle fournit une matière à interpréter
Un récit ou une œuvre peut donner une situation, un conflit, une image ou une expérience qui fait apparaître un problème.
Ex. : Prométhée met en scène l’acquisition d’une puissance technique.Trois manières de trouver une matière à penser
On peut chercher cette matière dans de nombreux domaines. Pour commencer, trois sources sont particulièrement faciles à mobiliser : la mythologie, la religion et la littérature.
Mythologie
La mythologie grecque fournit de nombreux récits courts, mémorables et très présents dans l’histoire de la culture occidentale. Prométhée et Œdipe ne sont ici que deux exemples parmi d’autres : leur intérêt philosophique vient moins d’une « morale » toute faite que de la tension qu’ils mettent en scène.
Prométhée
Le vol du feu représente l’acquisition par l’être humain d’une puissance nouvelle sur le monde.
Question possible : la technique nous libère-t-elle nécessairement ? Lire le mythe →Œdipe
Œdipe agit sans connaître la véritable portée de ses actes et cherche pourtant à échapper à ce qui lui a été annoncé.
Question possible : peut-on être responsable de ce que l’on ignorait ? Lire le récit →La mythologie grecque n’est qu’un point de départ : des traditions nordiques, égyptiennes, mésopotamiennes ou d’autres mythologies peuvent également devenir des ressources, à condition de les replacer dans leur contexte.
Religion
La Bible constitue ici le principal point d’entrée. Elle contient une grande diversité de récits susceptibles de nourrir une réflexion sur la liberté, le mal, la loi ou la responsabilité. Adam et Ève et Job ne sont que deux exemples possibles. Un texte religieux possède toutefois un sens religieux et théologique propre : le lire philosophiquement ne consiste pas à l’y réduire.
Adam et Ève
Le récit associe un interdit, la possibilité de transgresser et les conséquences du choix.
Question possible : la liberté suppose-t-elle la possibilité de désobéir ? Lire le texte →Job
La souffrance d’un homme présenté comme juste met en crise l’idée d’une correspondance simple entre mérite et bonheur.
Question possible : comment penser la souffrance de l’innocent ? Ouvrir la Boussole biblique →La même démarche peut s’ouvrir à d’autres traditions : judaïsme, islam, hindouisme, bouddhisme… La Bible est ici un cas privilégié, pas la définition de toute religion.
Littérature
La littérature offre elle aussi une réserve très vaste de situations à penser. 1984 et Les Frères Karamazov sont ici deux exemples parmi beaucoup d’autres. Un roman ne formule pas nécessairement une thèse : il peut placer un personnage dans une situation, rendre sensible un conflit ou montrer ce qu’une idée produit lorsqu’elle est vécue.
Orwell — 1984
Le pouvoir ne cherche pas seulement à interdire des actes : il tente également de transformer les mots disponibles pour penser.
Question possible : contrôler le langage permet-il de contrôler la pensée ?Dostoïevski — Les Frères Karamazov
Le roman met ses personnages face à des conflits où faute, responsabilité, croyance et liberté deviennent difficiles à séparer.
Question possible : la morale a-t-elle besoin d’un fondement religieux ?À quoi ces références servent-elles réellement ?
Une référence extra-philosophique n’est utile que si elle joue un rôle précis. Elle peut intervenir dans une copie, mais aussi en amont, au moment où l’on cherche à comprendre ce qu’un sujet met en jeu.
Faire travailler un exemple
Illustrer une idée, faire apparaître une difficulté, fournir un contre-exemple ou mettre une thèse à l’épreuve.
Éclairer et illustrer
Reconnaître une allusion mythologique, religieuse ou littéraire, mieux comprendre l’arrière-plan mobilisé par l’auteur, mais aussi illustrer un point du texte par une référence pertinente sans se substituer à son analyse.
Rencontrer le problème autrement
En dehors des exercices eux-mêmes, lire des mythes, des récits religieux ou de la littérature permet de rencontrer une question philosophique avant qu’elle soit déjà formulée sous forme de concepts. Cette culture fournit ensuite davantage de prises pour réfléchir.
La référence doit toujours répondre à une question simple : qu’est-ce qu’elle permet de comprendre, de montrer ou de compliquer dans mon raisonnement ?
Du matériau à l’argument : deux cas
Prométhée : d’un récit sur le feu à un problème sur la technique
Prométhée vole le feu et le transmet aux hommes. Le récit représente une humanité qui compense sa faiblesse naturelle par l’acquisition de techniques.
Le gain de puissance n’est pas seulement une libération : il crée aussi de nouvelles possibilités, de nouveaux risques et de nouvelles responsabilités.
Le mythe peut alors servir à montrer que la technique est ambivalente : ce qui augmente notre puissance ne constitue pas automatiquement un progrès.
Adam et Ève : d’un récit d’interdit à un problème sur la liberté
Le récit met en scène une règle, la possibilité de la transgresser, un choix puis l’apparition de conséquences dont les personnages doivent répondre.
L’interdit semble limiter la liberté ; mais sans possibilité de désobéir, y aurait-il encore un choix dont l’individu puisse être tenu responsable ?
Le récit permet donc d’interroger le rapport entre liberté, loi et responsabilité, sans faire de la Bible elle-même une démonstration philosophique.
Bien utiliser une référence extra-philosophique
Le risque principal est de raconter l’histoire à la place d’en faire quelque chose. Le bon réflexe consiste à prélever un élément précis, à dire clairement ce qu’il permet de comprendre, puis à le raccorder au raisonnement.
« Dans le mythe de Prométhée, Prométhée vole le feu aux dieux et le donne aux hommes… »
Le récit est seulement raconté.« Le mythe de Prométhée permet de représenter l’ambivalence de la technique : l’accroissement de notre puissance crée aussi de nouvelles responsabilités. »
La référence est interprétée et reliée au problème.- Ne pas raconter pour raconter. Le résumé doit rester au service de l’idée.
- Ne pas faire dire à l’œuvre ce qu’elle ne dit pas. On distingue toujours le matériau de l’interprétation qu’on en propose.
- Expliciter le lien. Le lecteur ne doit jamais avoir à deviner pourquoi la référence est là.
Varier ses références sans les accumuler
Varier ses références n’a d’intérêt que si cela rend le raisonnement plus clair. Une référence bien exploitée vaut mieux qu’une succession de noms. L’objectif n’est donc pas de montrer tout ce que l’on connaît, mais de choisir le matériau qui fait réellement avancer l’analyse.
Trouver une bonne référence est une première étape.Savoir l’intégrer à une dissertation ou à une explication de texte en est une autre : c’est précisément ce travail de méthode que l’on peut exercer ensemble.
Voir les cours →Trouver d’autres matières pour philosopher
Sans chercher à dresser une liste exhaustive, quelques autres domaines peuvent fournir des cas, faits ou représentations intéressants à interroger.
La Fontaine, Ésope… Des situations très ramassées pour penser morale, pouvoir, justice ou comportements humains.
Un événement ou une institution peut mettre concrètement à l’épreuve nos idées de justice, liberté ou État.
Sociologie, anthropologie, psychologie : des observations et enquêtes pour penser l’individu, les normes et la société.
Peinture, cinéma, musique… Des formes qui donnent à voir ou à éprouver autrement une expérience du monde.
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Les sections Mythologie et Théologie du site permettent de lire les textes eux-mêmes, avec leur contexte et des repères pour commencer à les travailler.